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La communauté des villages du Chêne et de la Barbinière était alors comparable à celle de certains villages de Bretagne des années 1950, peuplés de
familles de marins de commerce, toujours absents sauf pendant de courtes permissions, avec cette même cohabitation de maisons imposantes de capitaines
et celles plus modestes de marins. Ce type de communauté existe encore dans certains Ports de pêche français et dans les îles grecques où on continue à
financer, armer et exploiter les navires en famille.
On ne peut manquer d’évoquer le rôle éminent des femmes dans ces communautés. Elles se chargent de tout en l'absence de leurs hommes  : la gestion
quotidienne, les récoltes, les vendanges, les démarches diverses, l'éducation des enfants, la gestion des économies et intérêts de navires qu'elles surveillent
avec vigilance, intervenant certainement dans le choix des Capitaines et des équipages. D'après ce qu’on en sait Vve Marie Bureau, l'une des premières
femmes de capitaines du Chêne, était une femme énergique à la fois crainte et respectée dans sa communauté de navigateurs. 
Les femmes de capitaines embarquaient parfois pour une traversée “post-nuptiale“ comme Hortense Lancelot qui embarque juste après son mariage
pour Alger avec son mari Pierre. Ce qui vaut les commentaires de son beau-frère Jean Bureau : “Je vous félicite du voyage que vous allez entreprendre et
surtout je vous recommande de ne pas être malade à la mer car quelquefois vous rencontrerez de grosses lames qui seront plus grosses qu’au passage de
Trentemoult à Chantenay. Je recommande à mon frère de vous baptiser en passant par le détroit de Gibraltar car c’est réglementaire…“. Suit dans le même
courrier un conseil nautique pour son frère “ … je te recommande de ne pas accoster le cap de la côte d’Afrique qui est par le travers du Cap de Gadès car
plusieurs navires ont déjà été pris par le calme …“ (Dans le même registre le descendant d’un Capitaine Boju de Trentemoult raconte que sa grand’mère avait
fait le voyage de San Francisco par le Cap Horn puis avait retraversé tous les Etats-Unis en train pour revenir embarquer à New York à destination du Havre
… où elle avait accouché juste à temps. Le bébé en question est devenu dentiste ce qui lui faisait dire qu’il était certainement le seul dentiste du monde à
avoir passé le cap Horn Avait-elle embarqué pour ce célèbre voyage du trois-mâts le “Canrobert“ commandé par le  Cdt Boju qui avait mis 83 jours pour
doubler le Cap Horn ?)
Vie familiale
Les familles de cette communauté étaient soudées par une étroite solidarité. Elles partageaient les mêmes intérêts, les mêmes angoisses, les mêmes
deuils. Les hommes étaient embarqués sur les mêmes bateaux, vivant 24H/24 entassés ensemble dans le gaillard d'avant, pendant que les femmes se
retrouvaient entre elles pour s'entraider et commenter les rares nouvelles reçues par le courrier et la bouche des marins de retour qui avaient rencontré
dans tel ou tel port un voisin ou un proche. Les drames mortels de la mer ponctuaient la vie du village, deuils d'autant plus pénibles à supporter que les
dépouilles des marins "disparus" ne pouvaient pas être inhumées. Cette solidarité n'excluait pas, au contraire, les jalousies du genre : " Comment ce beau-
frère fait-il pour trouver des voyages plus avantageux que toi ?". Mais ce métier de marin bien que dangereux était rémunérateur, ce qui permettait à nos
villages de marins d'afficher une prospérité enviée par les autres habitants de la commune et continuait à susciter de nouvelles vocations de marins.
La correspondance des Cinq Bureau donne de multiples preuves de la qualité et de l’intensité des relations familiales. La froideur des négociations
nuptiales de Jean Bureau donne une idée déformée des sentiments profonds qui animaient ces familles de navigateurs en dépit – ou à cause – de leurs
conditions de vie très difficiles.
Depuis des millénaires, partout et dans tous les milieux, le mariage était avant tout l’union des intérêts économiques de deux familles. Il ne serait venu
à l’idée de personne de livrer des enjeux aussi importants aux passions fugitives et brèves des jeunes gens. Le seul niveau de sécurité collective qui existait
pour se prémunir contre les nombreux revers de l’existence - sans Etat providence, ni sécurité sociale, ni indemnités de chômage, ni prise en charge
collective des alea de l’existence – était celui de la cellule familiale seule capable de protéger ses membres contre les méfaits des mauvaises récoltes, des
décès prématurés, des maladies, de la vieillesse, des revers de fortune… des disparitions en mer. Ce n’est qu’à partir de 1880 qu’en France le nombre de
mariages libres commence à dépasser celui des mariages arrangés, et principalement dans les milieux urbains évolués et salariés. (Dans les villages reculés de
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