Navigation bar
  Home Start Previous page
 62 of 113 
Next page End 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67  

aussi un intéressement aux résultats de leur petite entreprise. Dans ces conditions on peut être sûr que les capitaines n'étaient pas désignés au doigt mouillé
et que la communauté familiale ou villageoise prenait en compte, certes leurs qualifications maritimes, mais aussi humaines, techniques et commerciales. Le
plus important n'était pas de réaliser les points astronomiques les plus exacts mais de rapporter les meilleurs intérêts.
Quand il devenait son propre armateur le Capitaine avait de surcroît toute latitude pour pratiquer le négoce des petites marchandises qu'il
transportait ce qui permettait de réaliser parfois de confortables profits annexes. Certains d'entre eux dont les familles avaient des propriétés coloniales –
principalement à Saint-Domingue – produisaient, transportaient et commercialisaient en famille leurs propres productions de café, de sucre ou de tabac. Les
petits villages de Vertou ont ainsi vécu au XIXème au rythme de la mondialisation des échanges, du commerce international, du capitalisme familial.
A la différence de la mondialisation actuelle, celle vécue par nos ancêtres restait à une dimension humaine et quasiment familiale : assurant par eux-
mêmes la formation de leurs futurs “cadres “, faisant construire leurs navires dans les chantiers de leurs cousins, engageant comme équipage neveux, cousins
et voisins, intéressant à leurs investissement une communauté proche de parents, d’amis et de collègues, mettant en commun pour réussir non seulement des
finances mais aussi des compétences, des conseils, des relations, des savoir-faire. Ces capitaines armateurs pourraient aujourd’hui nous donner bien des
leçons de dynamisme, d’esprit d'entreprise, de goût de l'aventure, de courage, d’ambition, et de volonté de réussite. Ils pourraient endosser sans aucune
retouche l'habit de nos modernes créateurs d'entreprise dont notre pays aurait tant besoin. Je verse à ce dossier la même remarque sous la plume du Cdt
Jean Lacroix qui écrit en 1946, dans un tout autre contexte : " Il faudrait retrouver ces Chefs d'entreprise, ces capitaines armateurs, ces marins de race, si
communs autrefois sur nos côtes et en voie de disparition totale dans les circonstances actuelles ...".
L'aventure de la marine à voiles est bien morte, mais au-delà des siècles nos ancêtres peuvent encore nous donner des leçons. Ils nous montrent
comment en peu d’années une petite communauté villageoise s’est mobilisé pour conquérir le monde en se dotant elle-même de ses moyens de formation (voir
ci-après), de ses outils de travail (chantiers et navires), de ses sources de financement (intéressés). Comment elle a pris elle-même en main son destin sans
attendre l’intervention maladroite d’un état-providence et comment elle a découvert spontanément les recettes du capitalisme de proximité à visage humain.
Où dirigeants, actionnaires, employés travaillent la main dans la main pour le succès d’une entreprise commune. Ce qui est vrai pour Vertou, l'est beaucoup
plus pour Trentemoult.
Le financement des navires
L'examen de la correspondance de Jean Bureau indique que la technique utilisée par les capitaines armateurs pour le financer leurs navires était sans
doute la suivante. Lorsqu'un capitaine de la première génération et donc parti de rien comme Jean Bureau désirait devenir son propre armateur il s'associait
à un armateur de la place de Nantes qui lui confiait un navire "clés en mains". Une partie du coût du navire était payée immédiatement en cash par le capitaine
et ses intéressés.  Une autre partie était remboursée progressivement par le capitaine sur les résultats de ses voyages. L'armateur facilitait par ce système
la création de "start-ups" en déchargeant le “créateur” de tous les aspects techniques et administratifs de la construction du navire : cahier des charges,
négociations avec le chantier, préfinancement, supervision, et armement.  Lorsque le capitaine avait fini de rembourser sa quote-part à l’armateur, il pouvait
alors naviguer de ses propres voiles. On constate à la lecture de sa correspondance qu'à partir d'une certaine date Jean Bureau n'a plus de relation avec son
premier armateur et qu’il utilise alors les services d'un courtier maritime qui lui écrit très clairement: " Enfin vous avez la barre en mains, à vous de
gouverner ! ".
C'est un financement particulièrement astucieux où chaque partie y trouve son compte. L'armateur prend sa marge sur la construction et le
préfinancement. Le capitaine armateur acquière progressivement son autonomie et ceci d'autant plus rapidement qu'il est plus performant. L'intéressé fait
un placement rémunérateur s'il mise sur le bon cheval. L'avantage de ce capitalisme de proximité est que tout le village sait quels sont les bons chevaux. Les
intéressés limitent aussi leurs risques en répartissant plusieurs intérêts sur plusieurs navires. 
Previous page Top Next page