Navigation bar
  Home Start Previous page
 61 of 113 
Next page End 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66  

surtout, des Chefs d'entreprise accomplis au sens actuel du terme. Chaque navire était une "petite entreprise" de quelques dizaines de personnes qu'il fallait
gérer au mieux : recruter, commander, former, payer, nourrir, éventuellement faire soigner. Ils devaient être aussi des commerçants rompus aux subtilités
de la négociation commerciale pour recruter les meilleurs frets aux meilleures conditions. Ils devaient maîtriser un peu de langue étrangère. Ils devaient
tenir la comptabilité de leurs voyages, et ceci en plusieurs devises. En fin de voyage ils devaient rendre compte de leur gestion à leur armateur ou à leurs
intéressés. Ils devaient rédiger eux mêmes à la main tous les courriers correspondants. Et en prime ils avaient la lourde tâche de faire circuler au mieux les
sommes importantes qu'ils encaissaient ou payaient à une époque où il n'existait pas de réseaux bancaires.
Traduit en langage actuel ces capitaines avaient à la fois une responsabilité technique (la conduite du navire, la navigation, la manoeuvre), une
responsabilité commerciale (recruter le fret), une responsabilité du personnel (recrutement, formation, sécurité), une responsabilité financière, une
responsabilité comptable et administrative. C’est typiquement la définition des fonctions principales d'un dirigeant de PME d'aujourd'hui. Il est clair que
privé de tout moyen de communication avec son armateur, c'était à lui qu'il appartenait de prendre en permanence les décisions de bonne gestion du navire,
comme un Chef d’entreprise doit le faire. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises il fallait de toute façon en rendre compte à posteriori à l'armateur et aux
intéressés.
Le Cdt Jean Randier leur rend le même hommage : “ Manœuvrier  hors ligne et marin consommé, il fallait certes l’être , mais il fallait aussi ne jamais
oublier qu’il s’agissait de gagner tous les jours de quoi payer les frais du navire – amortissement, entretien, droits et taxes, amendes éventuelles…les salaires
de l’équipage, et s’il se pouvait de quoi assurer ses vieux jours. Au marin s’ajoutait un commerçant entreprenant et joueur.””
Jean Bureau nous a laissé un émouvant document qui retrace ses activités de "chef d'entreprise",  un grand cahier à couverture de moleskine noire où
pendant douze années il a retranscrit à la main la copie des lettres adressées à son armateur, aux courtiers maritimes, aux administrations, à ses intéressés.
On y trouve ses comptes de voyages et les relevés de la paie de son équipage. On peut ainsi partager pour chaque voyage les soucis d'un jeune Capitaine qui
dès l'âge de 25 ans se retrouve avec la responsabilité totale d'un navire, de son équipage, de sa cargaison … et de sa rentabilité. 
Capitaines armateurs
Beaucoup de capitaines avaient les compétences techniques mais ils n'avaient pas forcément toutes celles qui font l'étoffe d'un patron de PME. Ils
restaient alors confinés aux tâches techniques et servaient comme second capitaine. A l'inverse certains d'entre eux pouvaient aller plus loin. Dès qu'il
estimaient qu'ils maîtrisaient tous les aspects de leur métier ils pouvaient devenir indépendants afin d'exploiter un navire leur appartenant. Comme
aujourd'hui un cadre expérimenté qui après avoir exercé comme dirigeant salarié s'estime capable de créer son entreprise pour voler de ses propres ailes.
La principale difficulté pour le capitaine, alors comme aujourd'hui, était de réunir les fonds nécessaires pour acheter ce navire qui représentait une
mise de fonds importante, avec à la clé un risque non négligeable. Il sollicitait l'aide de notables et bourgeois locaux, de membres de sa famille, d'amis et/ou
de collègues déjà établis comme capitaines armateurs pour leur demander de prendre un "intérêt" dans son navire. Bien entendu il fallait prendre le plus
grand soin de ces fonds confiés par des actionnaires amis à qui le capitaine armateur rendait scrupuleusement des comptes. C'était du capitalisme de
proximité. Il semble bien que les notaires locaux aient joué un rôle important dans le recrutement des actionnaires. 
Devenir capitaine armateur n'était pas à la portée de tous. Seuls les capitaines qui avaient fait leurs preuves pouvaient réunir les fonds nécessaires.
Jean Bureau ne manque jamais de souligner avec fierté sa position de Capitaine-Armateur. Plus tard le capitaine armateur prendra à son tour des parts dans
des navires armés par des jeunes capitaines parents ou amis.  On imagine que chaque retour de voyage à Vertou de ces Capitaines déclenchait une vive
effervescence, chacun guettant et commentant sa part de gâteau pour les bons comme pour les mauvais voyages. 
Les détenteurs de parts n'étaient pas les seuls "intéressés" à la bonne gestion financière du navire. Le capitaine non armateur et l'équipage avaient
Previous page Top Next page